// ACCES // Comment fonctionne le réseau pédopornographique?
- Acteurs : Organisations criminelles, Consommateurs, Observateurs du web, Autorités politiques
- Instruments : réseaux de distribution net (e-commerce, spams...), outils de filtrage
- Mise à l'épreuve : transformation des systèmes de production ET de distribution dans les dernières décennies en réaction au durcissement des organes gouvernementaux
Dans les années 70, beaucoup de sociétés de production pornographique installées dans les pays de l’Europe de l’Est étaient spécialisées dans la pédopornographie et opéraient sous un léger camouflage.
Jusqu'à la moitié des années 2000, les contenus pédopornographiques sur la toile étaient faciles à trouver : à travers un mode de distribution classique de contenus payants appelé le e-commerce, le site le plus parcouru pouvait cumuler jusqu’à 15 millions de visiteurs. Les producteurs d’images pédopornographiques et les distributeurs faisaient business ensemble.
En 2004, le FBI organise un raid en Ukraine qui donne lieu au démantèlement d’un des plus gros studios de production et de distribution (2004_Ukrainian_child_pornography_raids sur wikipedia). Ce studio déguisé en agence de mannequins embauchait des mineures avec le consentement des parents. Par la suite, beaucoup d’opérations transnationales ont été menées et ont mis fin à beaucoup de ces sociétés de production. « Les producteurs, qui ne disposaient pas de moyens de distribution évolués, ont été décimés par les différents services de police un peu partout sur la planète ». Le business était donc devenu trop dangereux, car trop repérable. Aujourd’hui si la production subsiste, elle est devenue le fait d’amateurs, comme le dit Fabrice Epelboin: «vous avez les ados, vous avez un stock gigantesque qui continue à courir et puis vous avez des pédophiles qui malgré tout produisent, pas à des fins commerciales, mais de façon à montrer à leurs camarades pédophiles qu’ils font partie du club - et éventuellement ces trucs là fuitent ou ils sont volontairement fuités. Donc vous avez toujours une production. Ce que vous n’avez plus c’est des studios de production professionnels que vous aviez en Russie ou en Ukraine il y a encore 5 ans. Ça c’est terminé. »
D’autre part, la production est sans intérêt économique. Comme il n’existe pas de propriété intellectuelle sur la pédopornographie, si les producteurs n’ont pas de contenus exclusifs, ils n’ont aucun avantage sur le marché d’internet. Avec les anciennes collections datant des années 70 en circulation, et la concurrence amateur issue du « sexting » (adolescents qui se prennent en photos nus, et dont les photos finissent par tomber en-dehors de leur réseau propre), les producteurs n’ont plus leur place.
Ce mode de distribution par le e-commerce qui allait de pair avec la production a aujourd’hui aussi disparu : s’il subsiste encore, ça et là, quelques contenus pédopornographiques sur la toile, ceux-ci sont soigneusement cachés des moteurs de recherche, leurs adresses s’échangent entre initiés, ou se retrouvent dans des zones où se mêlent déjà des contenus particulièrement ‘extrêmes’.
Dans les cinq dernières années, les gouvernements ont adopté une nouvelle arme contre la pédopornographie : la censure, et particulièrement le filtrage.
Après La loi Hadopi du 12 juin 2009 visant à mettre un terme aux partages de fichiers en pair à pair lorsque ces partages se font en infraction avec les droits d'auteurs, La loi d'orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure, dite Loi LOPPSI 2, est passée le 14 mars 2011 en France.

//Source
Reporters sans frontières – 2007
Or, le filtrage et la censure ont eu pour effet d’encourager les distributeurs à se perfectionner. Désormais, la distribution est le cœur du problème de la pédopornographie sur internet aujourd’hui.
En effet, ces distributeurs ne sont pas des pédophiles mais font partie de réseaux mafieux, la plupart en Europe de l’Est et aux États-Unis, pour qui n’importe quelle situation est bonne pour gagner de l’argent. La mafia de la pédopornographie s’est adaptée à cette réalité du web et aux nouveaux dispositifs techniques de la censure. C’est justement dans le contexte de l’illégalité que la pédopornographie a fleuri : la distribution pédopornographique a tout appris de l’industrie pornographique illégale de la Russie. C’est « une des industries les plus innovantes sur internet qui a inventé l’affiliation, le curatoring de contenus fait par ses utilisateurs, redéployé sa production de contenu pour s’adapter au concept de ‘long tail’8, été parmi les pionniers des contenus payants, du partage de revenus, du marketing viral, et même de l’utilisation des réseaux P2P pour faire la promotion de ses sites commerciaux, rabattant les ‘pirates’ vers une offre plus claire, plus rapide, plus complète, mais payante. »
Le système fonctionne à travers un réseau internet parallèle. Des ordinateurs de particuliers dits « zombies », infectés par des virus sont sous contrôle des hackers et résistent au filtrage. « Ces machines constituent entre elles un ‘réseau dans le réseau’, isolé de l’internet que nous connaissons, et particulièrement discret, dans la mesure où, justement, il n’existe presque pas d’interaction avec internet. Ce réseau dans le réseau sert à acheminer le client vers des serveurs qui, eux, hébergent les contenus pédopornographiques. »
Il faut en fait offrir au client des passerelles éphémères qui échappent au filtrage pour accéder à ce réseau parallèle. Ces passerelles, ce sont typiquement les spams, le dispositif marketing favori des distributeurs de pédopornographie : « il (le consommateur) va être identifié en tant que tel auprès de forums, de listes de diffusions. Il a laissé traîné son adresse, et l’une des techniques les plus classiques aujourd’hui pour distribuer de la pédopornographie c’est de spammer les gens dont on sait qu’ils sont potentiellement intéressés, pour leur donner un accès temporaire sur un site web qui a une durée de vie très courte, et qui ensuite fait le pont avec le web pas dans le sens ou on l’entend aujourd’hui, mais des espèces de système parallèle. Et ces sites sur lesquels on génère du trafic par du spam, ont une durée de vie très très courte, donc sont totalement insensibles à la censure. C’est juste quelques heures et c’est juste des passerelles vers autre chose. Et cet autre chose est totalement insaisissable »
Ainsi, les contenus viennent aux consommateurs et non le contraire.
« Tomber ‘par hasard’ sur des contenus pédophiles de nos jours en surfant sur le web est une vaste plaisanterie, à moins que la nécrophilie ou la zoophilie ne fassent partie de vos recherches quotidiennes sur internet, cela n’a aucune chance de vous arriver ‘par hasard'. »
Au Canada, par exemple, les principaux fournisseurs d'accès à Internet ont volontairement mis en place un tel système en 2006.
En Grande-Bretagne, "La liste est gérée par l'Internet Watch Foundation (IWF).
En Australie, depuis 2009 il existe un gigantesque système de filtrage d'Internet pour la "sécurisation du Web". Un système nécessaire pour "protéger les enfants" et "bloquer l'accès à des sites hébergés à l'étranger mais dont le contenu est illégal en Australie". Le projet, utilisant une liste noire secrète, a connu un premier revers en 2009 lorsque la liste a été publiée sur le site WikiLeaks ; seule une petite partie des sites y figurant étaient des sites pédopornographiques.
En Europe du nord, tous "les fournisseurs d'accès à Internet déploient des systèmes de filtrage afin d'isoler les sites qui publient des contenus pédopornographiques", souligne l'Open Net Initiative. Les pays scandinaves ont en effet été les premiers à appliquer des systèmes de filtrage ouvert, dès 2004, pour les autorités norvégiennes. A la différence d'autres systèmes qui envoient des messages d'erreur de type "404" ou "not found" en cas de blocage, le système de ce pays ne cache pas à l'internaute l'objet du blocage.
La Hollande et L’Allemagne ont renoncé au filtrage.
// Source
Contre les sites pédopornographiques, des politiques tâtonnantes, lemonde.fr, 6 mai 2011
- Epelboin Fabrice, Le commerce de la pédopornographie sur Internet de 2000 à 2010 en janvier 2010
- Interview de Fabrice Epelboin par Carmen Beer et Clara Lafuente, mars 2011







