Schéma de présentation

Schéma de présentation des points chauds

Les statistiques ethniques performent-elles la société ?

Un des problèmes majeurs dans cette controverse est l’aspect performatif que peut introduire dans la société la mise en place de statistiques ethniques et notamment la construction d’un «référentiel ethnique» par catégories. Ici s’opposent principalement les défenseurs du discours performatif de la statistique pour qui «la statistique contribue à créer la réalité par ses catégories» à ceux qui pointent les effets performatifs d’un déni de la réalité.

Dans le cadre de cette controverse l’analyse des discriminations est souvent pointée du doigt. Certains demandent des données pour analyser et mesurer les discriminations, tandis que d’autres dénoncent le caractère stigmatisant de la production de telles données à caractère ethnique. Sur ce point le sociologue Georges Felouzis affirme que « les pratiques quotidiennes de la discrimination sont bien plus performatives que d’éventuelles questions sur l’origine ethnique »(Felouzis 2008 : 128).

Les chercheurs sont confrontés dans leur activité au dilemme suivant : d'une part ne pas contribuer à « ethniciser » la société en légitimant les catégories ethniques, et d'autre part décrire des comportements racistes.

Un paragraphe du rapport de la COMEDD décrit très bien cet enjeu : Si le chercheur met en lumière les rapports sociaux de type ethno-racial et leur cortège de discriminations (position race-conscious), il risque de favoriser la stigmatisation par les catégories. Mais si, inversement, il choisit délibérément de les ignorer (position color-blind), le danger est de laisser dans l’ombre les formes diffuses de racisme, qui prospèrent en restant invisibles. Le problème est qu’on manque cruellement de données pour trancher ce dilemme.

De l’autre côté il y a ceux qui s’opposent à cette vision : des associations comme le CRAN ou encore le chercheur Hervé Le Bras qui militent pour un modèle d’auto-révélation d’un état de la société. Pourquoi laisserait-on aux chercheurs statisticiens le choix des catégories qui selon eux structurent la société ? Si la société est ainsi structurée n’est-il pas préférable de la pousser à s’auto-révéler pour mener une étude plus proche de la réalité. Ainsi selon eux les «statistiques ethniques» perdent de leur aspect performatif pour devenir purement descriptives.

Enfin une dernière partie des acteurs s’intéressant particulièrement à la lutte contre les discriminations évite la question en opposant la connaissance à l’action. Pour eux il est plus important d’identifier à quel endroit à lieu l’acte de discrimination, pour agir contre lui, plutôt que de tenter de le décrire. Selon eux la description de la discrimination engendre un "renforcement" du comportement discriminant en lui donnant forme.

Le point de vue des sociologues

Selon Patrick Simon, chercheur à l’INED «Le dilemme de la catégorisation se pose au chercheur et, au-delà, à la société tout entière». Comme le soulève le sociologue Michel Wiewiorka, il y a des catégories créatrices de réalité mais aussi, inversement, une absence de catégories peut être négatrice de réalité. La question qui se pose alors est de savoir quel est le coût social d’un rejet de la réalité face à celui de la révélation ?

Cependant un discours n’est pas en soit performatif. Il ne le devient que si sont réunies des conditions institutionnelles précises nommées "conditions de succès" de l’action (conditions of felicity) par Austin, l’inventeur de la notion d’action performative. La première des conditions de succès d’un discours est que son énonciateur ait une autorité qui rende sa parole exécutoire avec des chances raisonnables de succès.

Exemple issu du rapport du COMEDD : Le CRAN a eu beau commander à un institut réputé une enquête par sondage sur les électeurs noirs de France et cette enquête a eu beau rencontrer un grand retentissement médiatique (janvier 2007), cela n’a aucunement suffi pour que la notion d’électeurs noirs prenne corps dans la vie politique française et se banalise.

En ce sens peut-on dire que les catégories d’analyse des institutions statistiques sont automatiquement dotées d’un pouvoir performatif ?

Existe-t-il un danger de fichage des citoyens en fonction de critères ethniques ?

La pratique statistique se développe autour de trois piliers : la conception des données, la collecte de ces données et ensuite leur exploitation. Dans cette dernière partie il est important de distinguer deux types d’exploitations des données. Il y a tout d’abord l’exploitation dans le but de constituer un fichier de gestion (aussi appelé fichier d’administration) qui a pour but de gérer le sort des personnes. C’est le cas des fichiers employés qui contiennent des informations sur l’état civil ou encore le parcours professionnel des salariés d’une entreprise. Ces fichiers sont nominatifs, exhaustifs et permanents.

Ensuite il y a le but de recherche scientifique, la statistique à but d’études. Dans ce cas ce qui compte c’est la mise en relief et l’analyse des données selon plusieurs variables susceptibles de révéler des constructions sociales. Ces études sont strictement réglementées et encadrées par des institutions telles que la CNIS, la CNIL et la HALDE. Au cours de leur mise en place elles sont anonymisées, et portent sur des échantillons aléatoires. Les données ne sont conservées que pour les besoins temporaires de l’étude. Enfin ces études peuvent être obligatoires (ex: recensement) ou facultatives.

Dans le cadre de la controverse des statistiques ethniques ce point suscite de nombreux débats. Le terme générique «statistique ethnique» étant employé selon les acteurs pour décrire des outils ou des situations complètement différentes. A ce titre ressortent souvent dans les arguments des détracteurs des statistiques ethniques les mots : comptage, fichage. Pour les défenseurs des statistiques ethniques il s’agit plutôt de données anonymes classés selon des critères.

La question de la remise en cause de l’identité, souvent soulevée par l’évocation du «ressentie d’appartenance» à une ethnie, ou encore de la prise en compte de la couleur de la peau est souvent introduite par la confusion entre fichier de gestion et d’étude. L’étude ne permet pas à partir de ses données de qualifier les individus et d’interférer sur leur contexte social. Un fichier d’administration d'associer des données ou caractéristiques à un individu particulier de façon nominative. Le but étant d’agir sur le contexte social de cet individu en fonction de la lecture de ces données.

Pourtant dans le débat tel qu’il a pris place dans notre période d’étude, on peut observer que les différents acteurs précisent assez peu cet aspect là. Quand certains (SOS Racisme, LICRA et d’autres) décrient les dangers de la construction d’un référentiel ethnique dans les fichiers de gestion, les défenseurs d’une vision étude de l’outil statistique ethnique s'expriment peu. Un fait étonnant mais qui ne surprend pas quant à la vivacité du débat sur ce point, tant le contexte historique des fichiers (de gestion) de Vichy est présent dans les esprits.

Fichiers d'études
Fichiers de gestion

Passer la souris sur l'une des cases

Quel sens donner à la notion d'ethnie dans la société française ?

Qu'est-ce que l'ethnie ?

Définition du Petit Robert : Ensemble d'individus que rapproche un certain nombre de caractères de civilisation, notamment la communauté de langue et culture.

Définition du Petit Larousse : Groupement humain qui possède une structure familiale.

Bien que les dictionnaires ou d’autres sources de connaissances s’hasardent parfois à donner une définition de l’ethnie, cette notion n’en reste pas moins floue et sujette à controverse. Max Weber proposait même de « jeter par-dessus bord le concept général d’“ethnie” parce que c’est un terme fourre-tout inutilisable pour une recherche véritablement exacte, [un] phénomène présumé parfaitement homogène […] qui se volatilise lorsqu’on tente de la conceptualiser avec précision […] » ? (1971, (1ère éd. 1923), Economie et Société, Plon, Paris, p 423).

Le polymorphisme de la notion d’ethnie vient de l’histoire évolutive de son sens et de leur coexistence. Dans le débat que nous connaissons en France il y a trois principaux sens (nous ne parlons pas ici de définition) pour le terme ethnie.

L’ethnie au sens anthropologique du terme, c’est à dire un mode de groupement formé à partir de liens intellectuels comme la culture ou la langue (Georges Vacher de Lapouge, Cité par Poutignat et Streiff-Fenart, 1995), souvent utilisé durant l’époque coloniale pour désigner des «sociétés exotiques» jugées moins évoluées.

Vient ensuite une dérive qui apparaît selon le sociologue Marco Martiniello au cours du XX siècle, après la seconde guerre mondiale, où l’on observe un glissement progressif de l’ethnie pour désigner la race.

Enfin, un usage s’installe communément dans certains pays pour désigner la marque du pays d’origine ou encore l’ethnicité. Le mot ethnie s’apparente alors à la nationalité, au pays d’origine des descendants d’immigrés.

Dans le cadre de la controverse sur les statistiques ethniques chacune de ces trois notions est mobilisée. Le premier sens est posé comme base pré-établie à la discussion sur les statistiques ethniques. Il s'agit de comprendre dans la société multi-culturelle française comment les différentes cultures issues d'un apport de l'immigration s'organisent et interagissent entre-elles. Là où le débat fait rage c'est sur le deuxième et troisième point. Pour la plupart des personnes soutenant la mise en place de statistiques ethniques, il est question de trouver des critères pertinents sur la détermination de l'origine des individus. Opposés à eux, les tenants de la seconde vision, craignent le danger d'un retour de la "race". L'éligibilité de certains critères est pointée du doigt, notamment celui du critère de la peau dont la non prise en compte est un des acquis sociaux chers au modèle républicain français. Pour eux, le retour de tels critères serait la source de facteurs de différenciation et un vecteur de développement du communautarisme. Ce qui entre en opposition directe avec l'idéologie républicaine d'indivisibilité de la population.

Quels critères peuvent être dits ethno-raciaux ?

A la suite de la parution du rapport du COMEDD, Jean-François Amadieu, professeur à l'université Paris I Sorbonne et directeur de l'Observatoire des discriminations, dénonce le « dangereux tri ethno » et la méthode qui repose sur « une approche géographique » qui n'est pas « ethno-raciale contrairement à ce qu'avance le Comedd ». Et celui-ci de poursuivre : « On a du mal à comprendre en quoi le fait d'être brésilien, africain, extra-européen ou français serait une caractéristique "ethno-raciale". » On retrouve ici l'opposition des visions origines et anthropologiques.

Ce qui pose problème dans le choix de critères etho-raciaux, c'est la double approche empruntée par les acteurs. Certains, comme Amadieu partent d'une vision de l'ethnie pour en trouver des critères pertinents et tentent d'écarter les critères subjectifs. D'autres, comme François Héran partent du problème, l'étude des inégalités et des discriminations, pour trouver des critères pertinents à leur étude. Ce qui importe ici, ce n'est pas un consensus communément admis sur ce qui est "ethnique" ou non, mais plutôt la recherche de critères révélateurs de comportements discriminatoires.

Parmi les points controversés on peut citer la couleur de la peau. Pour certains c'est un caractère subjectif (à partir de quel teint de peau peut-on dire que l'on est noir ?). Pour d'autres, il est objectif (On ne peut nier la couleur de la peau et ce trait apparaît tout aussi légitime et irréfutable que la couleur des yeux). Enfin pour les derniers, le caractère subjectif ou objectif de la couleur de la peau importe peu. Nous savons que c'est un critère de discrimination connu. C'est autour de ce genre de positionnement que se discute chaque critère d'étude qui est proposé. Ce qui nous amène à la conclusion du HCI dans son rapport de 2007 : Il est peu probable de pouvoir réduire l'analyse de la population à un indicateur de la diversité. C'est la prise en compte d'un ensemble de facteurs culturels, sociaux, etc... qui permettent d'en faire l'analyse.

Dans la recherche de ces critères, certains chercheurs dont François Héran souhaitent clore le débat sur le choix des critères. Pour eux un critère n'a pas de sens en soit. Il est simplement une variable d'analyse permettant de mettre en forme des données, mais aucunement le support de conclusions. Ce qui compte pour lui ce n'est pas le choix des critères. C'est la manière dont ils vont être interprétés et la liberté d'en débattre.

Pourtant, des acteurs comme SOS Racisme, accordent une importance particulière à chaque critère. Cette vidéo réalisée par SOS Racisme met en évidence ce phénomène : Voir la vidéo. On remarque d'ailleurs que ces acteurs cristallisent souvent la controverse des statistiques ethniques autour de quelques critères pris séparément et dont l'analyse soulève de véritables problèmes. Mais dans le cadre des projets demandant la mise en place de statistiques ethniques, doit-on considérer que chaque élément reflète un choix impactant pour la société, ou que seule la production finale de conclusions et d'actions est influente ?